L’histoire du ninjutsu

Le ninjutsu est apparu progressivement au cours de l’histoire du Japon et s’est lui même adapté aux besoins stratégiques de chaque époque. En effet, il ne s’agit pas d’un standard de pratique, il s’est plutôt étoffé et raffiné par l’expérience de différents clans, et ses modes de transmission ont changé pour perdurer à travers les âges.


Attaque furtive d’un ninja contre un artiste

Très lié à la culture guerrière japonaise, on peut remarquer plusieurs phases du ninjutsu coïncidant avec l’évolution du système politique japonais. On se propose ici de résumer l’évolution des arts martiaux du ninjutsu en l’intégrant dans l’histoire de ceux qui l’ont créé.

NB : la liste des écoles mentionnée ici n’est pas exhaustive, elle en couvre cependant au moins 6 qui font partie du programme du club Aix Ninjutsu (parmi les 9 du Bujinkan)

Sommaire :

Naissance des ninja dans le Japon médiéval
       Période Heian (794-1185) : émergence de la communauté ninja
       Période Kamakura (1185-1333) : apparition des arts ninja
       Période Muromashi (1392-1573) : croissance de la société ninja
       Période Azuchi-Momoyama (1573-1603) : apogée des ninja
Adaptation des ninja jusqu’au Japon ultra moderne
       Période Edo (1603-1863) : dispersion des ninja
       Période Meiji (1868-1912) : obsolescence des ninja et samurai
       Période moderne (1912-1945) : des ninja comme agents secrets
       Période contemporaine (1945-aujourd’hui) : démocratisation des arts ninja

 Naissance des ninja dans le Japon médiéval


Frise chronologique de 794 à 1603

Période Heian (794-1185) : émergence de la communauté ninja

Durant sa période pré-féodale, le Japon est le théâtre de conflits provinciaux mineurs et la classe guerrière commence à prendre une place importante dans la société. Certains ronins (militaires en fuite ou sans maître) se cachent dans les montagnes, notamment dans les provinces d’Iga et Koga. Ils sont parfois rejoins par des émigrés chinois et coréens fuyant leurs régimes difficiles de l’époque. Émerge alors une communauté de parias qui s’inspire des approches Sun-Tzu de survie et de guerre.


Province d’Iga

Eléments clés de la période :

  • Techniques de combat primitives, simple expression de pulsions de destruction sans spiritualité ni recherche d’harmonie.
  • Pas d’enseignement véritablement structuré.
  • Chaque paria apporte son lot d’astuces pour se défendre, se dissimuler, tricher, fuir…
  • IXème siècle : Import des techniques de combat chinoises par Cho Gyokko (origine des écoles éponymes). Un disciple de la 3ème génération introduit ces écoles à Iga, à la base des techniques de budo taijutsu.


Siège du palais de Sanjo (1159)

Période Kamakura (1185-1333) : apparition des arts ninja

Dès le début de la période féodale japonaise, le pouvoir militaire du shogunat et le besoin grandissant de tactiques guerrières encouragent les familles samurai et les clans ninja à se former plus méthodiquement. A la différence des autres citoyens japonais, les ninja sont peu hiérarchisés en classe sociale, ainsi, les seigneurs, autant que les fermiers, commerçants, saltimbanques, homme ou femme, sont entraînés à survivre.

Eléments clés de la période :

  • Début de classification des techniques de combat : bugei jûhappan (18 disciplines guerrières).
  • Définition des bases du combat visant à protéger les familles guerrières contre d’autres familles concurrentes.
  • Chaque famille développe ses propres variantes et innovations d’après l’expérience du champ de bataille
  • Naissance des 1ères écoles de combat (ryü-ha) :
    • 1159 : Gyokko-ryū kosshijutsu (école du tigre de jade). Son style, le kosshi jutsu, vise à attaquer les muscles et les points nerveux en utilisant notamment les pouces (boshi ken, koppo ken) et les autres doigts pour proviquer la douleur.
    • 1182 : Togakure-ryū Bujutsu (école de la porte secrète). Daisuke Nishina (samurai originaire du village Togakure) se réfugie dans les montagnes d’Iga pour échapper à ses poursuivants. Il y fonde son école spécialisée en Ninpô Taijutsu visant l’aboutissement de la technique, au-delà de la forme, avec pour principe essentiel « ne pas chercher la victoire mais plutôt de chercher à ne pas perdre ». Cette école est à l’origine des transformations d’outils en armes célèbres telles que: semban shuriken (étoile à 4 branches), shuko (griffe de main en métal), shindake (sarbacane/tuba en bambou), kyoketsu shoge (lame et anneau métalique reliés par une corde).
    • XIIème siècle : Shinden Fudo-ryū Daken Taijutsu (les enseignements immuables transmis par les dieux). Ecole de bujutsu (techniques guerrières), utilisant beaucoup de frappes. Le principe fondamental de cette école est de rechercher le mouvement le plus naturel possible, et celui qui requiert le moins d’efforts.
    • 1330 : Kukishin Ryū (école des neuf esprits divins). Ryushin Yakushimaru, après avoi brisé sa hallebarde lors d’une bataille pour sauver l’empereur Godaigo, en utilisa le reste pour assommer et faire reculer ses ennemis, en continuant à faire les gestes du kuji-kiri (méditation avec gestes des doigts). Beaucoup des techniques d’armes type samurai (épée, lance, hallebarde, bâton) proviennent de cette école, inspirée entre autres par les techniques de bojutsu utilisées par Ryushin Yakushimaru lors de cette bataille.

 
Guerre de Gempei (1185)

Période Muromashi (1392-1573) : croissance des sociétés ninja

Tandis que le Japon est déchiré par les guerres entre daimyo (seigneurs), les communautés ninja participent aussi aux batailles en toute discrétion politique ou personnelle (certains ont une double vie). Beaucoup d’autres daimyo recrutent des shinobis pour des missions spéciales (espionnage, assassinat, libération, sabotage…).

  • Diversification des écoles de combat (ryü-ha) :
    • XVIème siècle : Gikkan-ryū  (école de la loyauté, de la verité et de la justice). L’attitude est considérée comme compétence essentielle durant le combat. La façon dont les pieds se dirigent, le déplacement, le jeu des jambes coordonné au haut du corps (déplacement jambe et épaule) sont quelques uns des principes structurants de cette école.
    • 1532 : Kumogakure-ryū Bujutsu (école de dissimulation dans les nuages). La famille Toda s’inspire de Togakure-ryu et insiste sur le coté non violent de l’art des Ninjas et sur les techniques de survie. Les techniques propres de cette écoles sont basées sur les doubles blocages et les doubles frappes, ainsi que le coup de tête (Kikakuken). Elle se spécialise également sur certaines armes telles que Kamayari (lance avec crochet), Ippon Sugi (outil pour grimper aux arbres).
    • 1542 : Koto-ryū Koppōjutsu (école pour abattre le tigre avec l’extrémité des doigts). Son style, le Koppô Jutsu, est l’art de briser les os. Poudres aveuglantes, yoko aruki (pas croisés), toki (frappe sur les orteils), frappes fortes à courte distances proviennent de cette école.


Samurai de Muromachi

Période Azuchi-Momoyama (1573-1603) : apogée des ninja

Alors que le Japon est en grande guerre pour l’unification, amorcée par Oda Nobunaga (1er unificateur), Iga et Koga défendent leur indépendance. Parmi les ninja, Momochi Tamba devient chef d’Iga et organise des actions de guérilla pour défendre son peuple. Le pouvoir shogunal finit par écraser les ninja d’Iga et les clans sont dispersés. Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu (respectivement 2ème et 3ème unificateur) achèvent l’unification du Japon.


Attaque surprise d’un ninja contre un samurai

Eléments clés de cette période :

  • Utilisation de stratégie militaire à grande échelle pour défendre Iga en sous-effectif (tromperie, illusion, infiltration, guérilla…)
  • Apogée des tactiques de combat ninja et samurai
  • Retour à l’errance et à la fuite des ninja

 
Defense d’Iga contre l’invasion d’Oda Nobunaga (1581)

Adaptation des ninja jusqu’au Japon ultra-moderne


Frise chronologique de 1603 à aujourd’hui

Période Edo (1603-1863) : dispersion des ninja

Tokugawa Ieyasu prend le pouvoir sur le Japon pacifié. La majorité de la classe guerrière est forcée de résider à la nouvelle capitale Edo mais n’a plus vraiment d’utilité. La gloire militaire du système féodal disparaît avec la fin du shogunat :

  • Les techniques deviennent plus sophistiquées et associées à une recherche spirituelle.
  • Les arts martiaux se transforment doucement en une pratique physique et psychologique de moins en moins dangereuse.
  • Le ninjutsu redevient secret, transmis de maître à élève.
  • Évolution de la pratique et de la philosophie du combat :
    • 1650 – Takagi Yōshin Ryū (école du coeur du grand arbre). Shigetoshi Takagi fonde cette école, comportant essentiellement des techniques souples de luxation et de projection à mains nues (Jutai Jutsu), visant à former des gardes du corps de l’empereur (armes interdites au palais pour ne pas souiller le lieu avec des fluides corporels).
    • Apparition du budô (voie du guerrier) : en temps de paix, les guerriers cherchent des moyens de progresser dans le bujutsu (ensemble des techniques de guerre) sans tuer l’adversaire.
    • XVIIIème siècle : Éloge du Kenjutsu, origines du Kendo.


Bataille de Ueno (1868)

Période Meiji (1868-1912) : obsolescence des ninja et samurai

Arrivée des occidentaux avec des armes à feu. Les techniques traditionnelles tombent en désuétude. La classe des samurai est abolie. La politique du Japon tente de conserver ses valeurs historiques et culturelles, notamment celles des samurai :

  • Les ninjas modernes sont méconnaissables et ont des rôles d’assassin, de garde du corps, d’espion…
  • L’héritage du savoir des ninjas est de plus en plus restreint.
  • Les arts martiaux japonais modernes apparaissent :
    • 1882 : Création du Judo. Jigorô Kanô créé une nouvelle discipline, basée sur la pratique physique et la moralité. Il retire tout ce qui est dangereux des 2 écoles de jujutsu traditionnelles qu’il connaît.
    • 1895 : Création du Dai-Nippon-Butoku-Kai (DNBK, école de tous les arts martiaux) fondée par le gouvernement japonais. Les grades dan et les titres de Budo y furent créés.


Famille samurai au début de l’époque Meiji

Période moderne (1912-1945) : des ninja comme agents secrets

Le Japon est la dernière puissance majeure à entrer dans la course à la colonisation du monde et se lance dans la Guerre de la Grande Asie orientale. Le Japon rejoint l’axe et s’engage dans la seconde guerre mondiale contre les États-Unis d’Amérique :

  • Les derniers ninja sont utilisés comme agents secrets et espions pendant la seconde guerre mondiale.
  • Takamatsu Toshitsugu hérite de 9 écoles traditionnelles et forme les derniers grands maîtres après avoir enseigné les arts martiaux en Chine, avoir été le garde du corps de l’empereur de Chine Puyi et avoir participé aux infiltrations du Japon en Manchourie.
  • Valorisation des traditions martiales et orientation des techniques vers le sport :
    • XXème siècle : Affiliation des arts martiaux japonais modernes au DNBK : Karaté, Judo, Kendo, Aikido, Jujitsu, Koryu, Shotokan, Kyudo… Certains sont inspirés de réelle pratique du bujutsu traditionnel et associés à une pratique spirituelle et/ou sportive.


Takamatsu Toshitsugu eneignant le ninjutsu à Hatsumi Masaaki.

Période contemporaine (1945-aujourd’hui) : démocratisation des arts ninja

Les tendances pro-martiales de la culture traditionnelle japonaise sont accusées d’avoir développé leur esprit impérialiste les poussant dans la seconde guerre mondiale. Les ninja professionnels sont obsolètes, mais leurs compétences sont toujours d’actualité :

  • Les derniers ninja vivant de leurs activités combatives prennent leur retraite (Takamatsu Toshitsugu est le dernier connu à ce jour).
  • Démocratisation du ninjutsu :
    • 1972 : Création du Bujinkan : Masaaki Hatsumi hérite des 9 écoles de Takamatsu Toshitsugu et les regroupe sous le nom « Bujinkan ». Pour la 1ère fois, l’enseignement d’écoles de Ninjutsu est rendu public et progressivement ouvert à des non-japonais. Il serait le 34ème soke (héritier) du clan Togakure-Ryu.
    • 1984 : Création du Genbukan : Shoto Tanemura  crée un groupe d’écoles internationnales mettant l’accent sur le ninjutsu, le bojutsu et le bikenjutsu.
    • 1996 : Création du Jinenkan : Le dojo de Manaka Unsui, dont le but est de permettre l’apprentissage des arts martiaux anciens du Japon, s’étend à travers le monde.
    • XXIème siècle : de nombreux instructeurs de combat militaires ou des forces de l’ordre suivent et transmettent des entrainements type « bujinkan ».


Hatsumi Masaaki au Hombu Dojo